Un monde de cartes

« Le géographe » de Johannes Vermeer.

Le monde des connaissances n’est pas très différent de notre monde physique. Il est aux organisations ce que le monde physique est aux hommes : vaste, dynamique et omniprésent.

Que le contenu soit géographique ou abstrait, l’homme doit sans cesse évoluer dans des espaces différents, prendre des décisions et interagir avec eux. Pour y parvenir, il doit les comprendre et les maîtriser. Mais comment appréhender et comprendre des espaces aussi complexes ? Comment en avoir une vision adaptée aux besoins, aux objectifs et à l’activité de chacun ? Comment en avoir une vision qui soit tout à la fois globale et locale, générale et particulière, schématisée et précise, universelle et dédiée ?

Cette problématique est à l’origine de la cartographie : le passage par une représentation graphique adaptée d’un territoire. La citation suivante, pourtant extraite d’un livre sur la cartographie géographique [Poidevin, 1999], rejoint notre problématique et l’enjeu de la cartographie en générale :

« […] une problématique à laquelle sont confrontés quotidiennement beaucoup de professionnels : celle de comprendre et de gérer leurs territoires grâce à la cartographie. L’enjeu est grand : meilleurs seront les documents cartographiques, plus sûres seront les décisions qui en émanent. »

Elle s’applique parfaitement à notre contexte de la cartographie de données abstraites.

La cartographie antique

Pour la plupart des civilisations, les premiers signes de l’utilisation de cartes coïncident avec l’invention de l’écriture [Rouleau, 2000]. Au début, ces cartes sont des esquisses gravées qui ont fonction d’aide-mémoire. Il ne s’agit alors que de représentations d’éléments constitutifs du territoire, de l’environnement « proche », comme les hommes le percevaient.

La plus ancienne carte que l´on ait retrouvé jusqu´à présent, est cette tablette babylonienne appelée « Carte babylonienne du monde » :

On y voit un cercle, l’Océan, autour duquel se trouvent des régions fabuleuses décrites dans le texte cunéiforme. Au centre se trouve le monde connu, orienté avec l’Ouest en haut. La case supérieure porte le nom de Babylone. Les lignes verticales qui traversent Babylone représentent l’Euphrate. Cette carte fut composée probablement entre 700 et 500 ans avant Jésus-Christ.

Rapidement, les cartes sont devenues l’outil des navigateurs qui y reportent sur des pierres, du bronze ou du papyrus les éléments utiles de la configuration des côtes, l’emplacement des ports, les récifs à contourner, etc. Cette période de l’évolution de la cartographie est marquée par de grands scientifiques grecs comme Ératosthène (275-194 avant Jésus-Christ), Hipparque (190-125 avant Jésus-Christ) et Ptolémée (90-168) [Poidevin, 1999]. Ils avaient en commun la volonté de cartographier la terre et par là même, de démontrer sa sphéricité.

Au fil du temps et des besoins, la cartographie s’efforce de plus en plus de reproduire le réel pour fournir des aides dans la vie quotidienne. L’exemple des plans cadastraux des Égyptiens au temps de Ramsès II est révélateur de cette évolution.

La cartographie topographique

Le moyen-âge correspond à l’apparition d’une cartographie de qualité (plus soignée, plus précise, plus détaillée) grâce aux cartographes arabes. Puis, à partir du XIIIe siècle et pendant deux cent cinquante ans, se développe une cartographie « utile ». Il en résulte la création de cartes très spécifiques comme les cartes nautiques. La cartographie s’oriente de façon décisive vers la « couverture » topographique descriptive, la plus complète et la plus exacte possible de la surface du globe : la représentation du visible.

 

Figure 4 – « Le géographe » de Johannes Vermeer.

Les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles marquent la naissance de la cartographie topographique dont l’un des maillons essentiels est la « Carte de Cassini » (voir figure ci-dessous) [Poidevin, 1999]. Cette carte a pour objectif de représenter le Royaume de France et les travaux de levée furent à l’initiative de Louis XV.

 

Figure 5 – Carte de Cassini (source IGN).

Elle sera réalisée en 55 ans (1760 – 1815) par quatre générations de la famille Cassini et elle servira de référence aux cartographies des principales nations européennes pendant la première moitié du XIXe siècle.

La cartographie thématique

Dès le XIXe siècle apparaissent de nouvelles cartes avec des données à visualiser qui ne sont plus des localisations géographiques mais des données qualitatives et quantitatives. Par exemple, ces données peuvent concerner les composantes de l’occupation agricole des sols, les premiers recensements nationaux ou bien encore des données statistiques. Il s’agit alors de la naissance de la cartographie thématique.

La cartographie thématique a pour objectif de donner une représentation conventionnelle de tous phénomènes à distribution spatiale et de leurs corrélations. « La rédaction des cartes thématiques au niveau du levé et jusqu’à la conception de la maquette est avant tout le fait des divers spécialistes des thèmes cartographiés. Il s’agit en effet de traiter une documentation puisée aux sources mêmes des sciences, des disciplines ou des techniques servies. »

La « Carte figurative des pertes successives en hommes de l’Armée française dans la campagne de Russie de 1812-1813 » est un des meilleurs exemples de carte thématique. Elle a été décrite comme étant « le meilleur graphique jamais produit » [Tufte, 1986], un de ceux qui semblent « défier la plume de l’historien par sa brutale éloquence » [Marey, 1878]. Elle représente le parcours des troupes de Napoléon (données géographiques) ainsi que leur importance (données quantitatives).

 

« Carte figurative des pertes successives en hommes de l’Armée française dans la campagne de Russie de 1812-1813 » de Charles Joseph Minard (1869).

Le développement rapide de la cartographie thématique est une évolution importante dans l’histoire de la cartographie. Il traduit l’intérêt croissant du public pour l’usage de l’expression cartographique et témoigne d’une maîtrise de plus en plus sûre des techniques dont disposent les cartographes. Il implique cependant une telle diversité de recueil des données et de présentation des résultats qu’il échappe pratiquement à tout effort de normalisation.

La cartographie voit donc apparaître une nouvelle expression visuelle, une nouvelle imagerie cartographique qui ne relève plus uniquement de données géographiques (des localisations, des distances, des altitudes) mais aussi de données de plus en plus abstraites : « le passage de nouveaux concepts à une nouvelle figuration » [Rouleau, 2000].

Grâce à la prise de conscience de ses qualités pour l’aide à la décision, la cartographie connaît un développement prodigieux. Son évolution débute par le traitement de données physiques (essentiellement géographiques) pour tendre vers le traitement de données abstraites. Elle devient un enjeu primordial dans de nombreux domaines ayant un lien avec la gestion d’espaces (données géographiques ou abstraites).

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