Positionnement de l’étude

« [Ce livre] aborde une problématique à laquelle sont confrontés quotidiennement beaucoup de professionnels : celle de comprendre et de gérer leurs territoires grâce à la cartographie.
L’enjeu est grand : meilleurs seront les documents cartographiques, plus sûres seront les décisions qui en émanent. »

Didier Poidevin

Que ce soit de simples parcelles de terre, un pays ou un continent, l’homme a toujours eu besoin de gérer des territoires. Pour l’aider, il a inventé la cartographie. Elle lui permet de construire des cartes et ainsi d’appréhender plus facilement chaque territoire.

De nos jours, les organisations rencontrent la même problématique, mais avec des territoires de nature différente. Elles doivent gérer leur patrimoine intellectuel c’est-à-dire leurs connaissances explicites (les documents, projets, retours d’expériences, etc.) et leurs connaissances tacites (les expériences, le savoir-faire, etc.). Pour répondre à cette problématique de gestion de territoires, ce travail propose une nouvelle cartographie appliquée aux organisations : la cartographie sémantique.

1.1 Contexte : la gestion des connaissances

À l’origine de cette étude se trouve un constat important : les organisations (publiques ou privées) sont de plus en plus submergées par le nombre toujours croissant d’informations qu’il est nécessaire de maîtriser pour mener à bien leurs activités. En effet, étant obligées de faire face à la mondialisation des flux et des services, elles perçoivent de plus en plus la maîtrise des informations comme le nouvel enjeu à relever. Cette évolution marque l’entrée de nos sociétés dans l’ère de l’information.

La fin de l’ère industrielle et le début de l’ère de l’information. L’ère industrielle a été celle de l’évolution des outils. Les organisations et plus particulièrement les entreprises rivalisaient sur le plan technique pour prospérer. Elles se livraient une guerre pour perfectionner leurs outils de production et les innovations étaient majoritairement techniques et productiques. La compétitivité, la valeur et la puissance des entreprises étaient alors directement fonctions de celles des outils et moyens de production. Les informations n’avaient alors pas beaucoup de valeur reconnue.

Puis, les entreprises ont spécialisé leurs activités et les marchés ont fusionné en un marché mondial unique. Il leur est devenu de plus en plus difficile d’être compétitif et de se démarquer des concurrents. C’est dans ce contexte mondialisé, que la prise de conscience de la valeur stratégique des informations a émergé. En effet, à moyen de production égal et sous réserve de maîtriser ses informations, l’organisation qui possède les meilleures connaissances (comme le savoir-faire) est stratégiquement la plus puissante. La compétitivité se déplace alors du plan industriel sur le plan informationnel. Cette évolution marque le passage de l’ère industrielle à l’ère de l’information.

La gestion des connaissances. Les entreprises se trouvent alors face à une nouvelle problématique : comment gérer les informations nécessaires à l’activité ? Comment les valoriser ? Comment déterminer les informations les plus pertinentes et extraire de nouvelles connaissances ? L’informatique, qui a prouvé son potentiel durant la deuxième guerre mondiale et pendant la « guerre froide », est mise à contribution et prend alors l’essor qu’on lui connaît. Simultanément, les entreprises découvrent de nouveaux besoins et développent rapidement de nouvelles activités : veille stratégique, gestion de l’innovation, capitalisation des savoirs, gestion du capital intellectuel et humain, intelligence économique, etc. La conséquence directe est un accroissement permanent de la quantité d’information à manipuler.

Toutes ces activités sont regroupées sous le nom de gestion des connaissances. Elle consiste à capturer et à représenter les connaissances des organisations pour faciliter leur accès, leur partage et leur réutilisation [Dieng-Kuntz et al., 2005]. D’après Grundstein Michel (cité dans [Dieng-Kuntz et al., 2005]), la finalité est :

« localiser et rendre visible les connaissances de l’entreprise, être capable de les conserver, y accéder et les actualiser, savoir comment les diffuser et mieux les utiliser, les mettre en synergie et les valoriser ».

De nombreux auteurs ont proposé leur méthode pour gérer les connaissances (liste non exhaustive de ces méthodes dans [Dieng-Kuntz et al., 2005]). Dans la plupart des cas, elles alternent des phases de création, de stockage, de transfert et d’exploitation d’informations. À chaque fois il est nécessaire de manipuler de grands ensembles d’informations.

1.2 Problématique : comment maîtriser un espace informationnel ?

Maîtriser ses informations devient alors le challenge incontournable auquel doit faire face toute organisation indépendamment de sa taille.

« Crises, accélération des mutations économiques et sociales, globalisation. Le monde est de plus en plus complexe. Le dirigeant d’entreprise rencontre des difficultés croissantes pour garder le cap. Ses traditionnels instruments de navigation deviennent obsolètes. Entre tempête et brouillard, la maîtrise de l’information devient un enjeu stratégique pour éviter les écueils. » Jean-Eudes Tesson et Pierre Fonlupt dans [Corman & Ingargiola, 2005]

Nous nommons « espace informationnel » l’ensemble des informations manipulées par une organisation. Pour chaque organisation, cet espace est très vaste. Il va des informations collectées (comme les informations sur les collaborateurs, les clients, les fournisseurs, les partenaires, les concurrents, les marchés, etc.) aux savoir-faire (comme les descriptions des outils et des procédés, la documentation scientifique et technique, les brevets, etc.).

L’avenir d’une organisation passe donc par la maîtrise de son espace informationnel. Cet objectif n’est possible que si elle dispose des moyens nécessaires pour en avoir une vision organisée, globale et précise. En effet, avec les travaux portant sur la gestion des connaissances, le problème n’est plus l’archivage ou l’indexation des informations, mais celui de leur accès à travers une appréhension globale reposant sur les connaissances de l’organisation.

L’objectif final est de permettre aux collaborateurs d’appréhender l’espace informationnel de leur organisation d’une manière globale et de se focaliser sur ce qui est important pour leur activité.

1.3 Notre approche : cartographier pour maîtriser

La maîtrise d’un espace est une problématique universelle qui préoccupe l’homme depuis son origine. La cartographie résulte de cette problématique. Cartographier un espace permet de le visualiser en une carte pour mieux l’appréhender.

« Une image vaut mille mots ». Cette constatation sur la valeur de la visualisation est d’autant plus vraie si l’on travaille avec un grand nombre d’informations. La synthèse des travaux sur la cartographie (qu’elle soit géographique ou thématique) et sur la visualisation permet de considérer les cartes comme un médium idéal entre un grand nombre d’informations et l’esprit [Ware, 2000]. Chaque carte joue alors le rôle de support externe de la pensée pour amplifier la cognition de ses utilisateurs.

Face à ce constat, notre approche consiste à étudier les différents paradigmes de la cartographie et de les appliquer aux informations manipulées par les organisations pour construire des cartes. Nous pensons que la carte peut fournir un support efficace pour l’aide à la décision (sous réserve de fournir des cartes adaptées) et ainsi aider les collaborateurs à appréhender leur espace informationnel pour mieux le maîtriser.

Nous pouvons donc résumer notre approche comme étant la cartographie de l’espace informationnel des organisations pour mieux le maîtriser.

Nous nommons « cartographie de données abstraites », le recours aux paradigmes de cartographie pour représenter un espace informationnel. Bien que cette nomination soit discutable, nous la choisissons en référence à la « visualisation de données abstraites » définie par la communauté de la visualisation d’informations.

1.4 Point de départ : besoins des utilisateurs

Le nombre de paradigmes de cartographie est très important ; par conséquent il est possible de construire un nombre quasiment infini de cartes différentes d’un même espace de données. Dans un tel contexte, comment construire une carte qui aidera effectivement ses utilisateurs à appréhender leur espace informationnel ?

« Devant la masse toujours croissante des données, la cartographie offre des possibilités de communiquer synthétiquement et dégager les informations stratégiques utiles aux décideurs. Seulement, comment passer des données brutes à la carte ? » Pierre Mongin (préface de [Poidevin, 1999]).

De plus, une mauvaise carte peut véhiculer une information ambiguë ou erronée et son utilisateur peut se retrouver pénalisé dans ses prises de décisions. Pour éviter ce genre de mésaventure, nous avons identifié plusieurs besoins que la cartographie devait satisfaire pour répondre à notre problématique d’appréhension d’un espace informationnel :

›       Naviguer selon la sémantique du domaine entendue comme l’ensemble des concepts permettant d’appréhender le domaine : pour leurs activités, les collaborateurs doivent naviguer dans l’espace informationnel de leur organisation (comme lors d’une recherche d’informations). Pour faciliter cette navigation, il est nécessaire que les cartes véhiculent la sémantique du domaine. Si la cartographie respecte cette sémantique, les utilisateurs peuvent alors la comprendre, l’assimiler et l’exploiter. Utiliser une carte qui exploite la sémantique du domaine pour naviguer permet aux utilisateurs d’appréhender plus facilement l’espace informationnel.

›       Proposer une vision à plusieurs échelles : permettre aux utilisateurs de maîtriser un ensemble d’informations nécessite de leur fournir les moyens pour l’appréhender dans sa globalité mais aussi dans ses particularités. C’est pourquoi, une carte doit offrir simultanément une vision globale et synthétique de l’espace informationnel, et une vision particulière et détaillée de ce même espace.

›       Proposer une carte adaptée à l’utilisateur : tous les collaborateurs n’ont pas la même activité et le même niveau d’expertise. Chaque carte doit donc être adaptée à ses utilisateurs. De plus, une carte étant une représentation de l’espace informationnel, elle véhicule une signification. Il est alors nécessaire de bien choisir et adapter cette représentation pour maîtriser la signification qui sera finalement perçue.

L’ensemble de ces besoins est lié à la nécessité pour l’utilisateur de naviguer dans un espace informationnel souvent important. Nous nommons « cartographie sémantique » la « cartographie de données abstraites » de l’espace informationnel d’une organisation répondant à ces besoins. Ainsi, elle devient une activité essentielle à la gestion des connaissances, permettant de tirer parti de toute la richesse des informations de l’organisation.